Archive for the ‘Hurlements’ Category

Journal de Claire (4)

Samedi, juillet 24th, 2010


5 juillet

Alors que je discutais avec Yohan (qui se transforme en chien), Maraud est venu me chercher cet après-midi : il tenait absolument à ce que nous allions, Guillaume, moi et lui, assister au spectacle de nos camarades, puisque cette fois nous sommes bien accueillis. Je suppose que Maraud est toujours sur son idée de monter un numéro…

Plusieurs numéros m’ont particulièrement frappée. Tous sont remarquables, mais celui de Marie est vraiment différent. Elle déclame des poésies magnifiques et remporte un succès incroyable auprès des nobles et des gens cultivés. Grâce à elle, les recettes augmentent considérablement.

J’en sais un peu plus à son sujet : elle descend d’une famille noble du Sud de la France, de Provence plus précisément. J’ai cru comprendre, de ce qu’elle m’a dit à demi-mots, qu’elle a beaucoup perdu  suivre la caravane, même si sa nature ne lui laissait guère de choix. Elle se transforme rarement et je pense qu’elle a du mal à accepter d’être parfois faucon.

Dans la caravane, Isabelle, Marie et moi savons lire et écrire, mais c’est Marie qui fait preuve du plus grand talent, sans conteste. Il paraît même qu’elle travaillerait à l’écriture d’un livre !!! J’adorerais le voir, et plus encore le lire, mais Marie n’est pas de monde et elle me le fait parfois bien sentir ; je n’ose pas aller plus vers elle, qui déjà m’aide avec bienveillance dans l’écriture de mon journal.

 

Un autre numéro m’a marquée : celui de Jehan, Thibault et Jacques. Jacques est le dresseur, ce qui m’a surprise car il ne semble pas proche du tout des deux compères. Leur numéro commence par un combat entre le loup sauvage et l’ours terrifiant. Ils se jettent l’un sur l’autre, si authentiquement qu’on pourrait se demander s’ils feignent vraiment. Je comprends mieux leurs blessures régulières. Violaine dit que, lorsqu’ils se sont disputés, ils évitent de produire leur numéro. Cette partie de leur numéro plaît toujours aux seigneurs locaux.

Puis, brutalement, Thibault le loup fait n’importe quoi et le numéro bascule dans le comique et l’absurde. La suite plaît particulièrement au peuple. Il m’a semblé, dans ce passage, que Jacques était parfois débordé. Il essayait de faire bonne figure en tant que dresseur, mais avec deux énergumènes pareils, ce n’est pas chose facile. J’ignore quel animal peut être Jacques. Fait-il partie de ceux de nos camarades qui rejettent leur forme animale ?

En tout cas, Thibault et Jacques sont sans conteste aussi pénibles que doués.

 

13 juillet

Guillaume et moi arrivons à présent à nous transformer volontairement, si les conditions sont favorables. La douleur a un peu diminué, ce qui rend la récupération physique et les entrainements un peu moins difficiles. La douleur décroissant, nous ne sommes plus fous furieux au début de notre transformation. Nous anticipons et nous nous contrôlons mieux.

C’est grisant d’entrevoir ce à quoi nous pouvons parvenir si nous persévérons dans nos efforts. En revanche, je suis absolument incapable de résister à une transformation sous l’effet de la peur ou de la panique. En quelques secondes je deviens loup, dans ces conditions, malgré moi. Je déteste être ainsi dominée par ce côté de ma nature, cette difformité.

Voilà toute la contradiction qui m’anime : ma dualité me fascine et me révulse.

 

17 juillet

Ca y est, Maraud est passé à l’offensive et il va falloir se lancer et préparer un numéro, vu la tournure des événements.

Ce matin, nous étions tous les trois allongés tranquillement dans la prairie. Le soleil était accablant et nous nous ennuyions ferme. Maraud semblait contrarié depuis quelques jours, mais ce matin là il était encore plus renfrogné qu’à son habitude d’ours. Guillaume a demandé à Maraud ce qui n’allait pas, pourquoi il était si grognon. Et là, Maraud a fini par le dire : « J’en ai assez ; on pourrait faire autre chose que des tâches ménagères, non ? Nous valons mieux que cela ; pourquoi ne pas mettre sur pied un numéro ? Pourquoi, tous les trois, ne participerions-nous pas au spectacle ? »

Guillaume et moi nous sommes regardés. Guillaume a demandé quel genre de numéro avait imaginé Maraud ; moi, je paniquais un peu et j’ai expliqué que de toute façon avant de faire quoi que ce soit il fallait en parler au Veneur. J’avais espoir qu’il refuse, calme Maraud et que nous passions à autre chose.

Maraud a approuvé et a foncé le voir. A peine avait-il posé un pied dans sa roulotte que le Veneur l’a arrêté d’un geste : « Oh là, Maraud, du calme. Je t’ai compris, je sais ce que tu veux. Je suis d’accord, à condition que ce soit un  numéro bien préparé, et si vous le présentez d’abord à la communauté, d’ici quelques jours. Si vous avez besoin de matériel, adressez-vous à Isabelle, dans la mesure du raisonnable. ». Puis il est sorti de la roulotte, avant qu’aucun de nous trois n’ait pu prononcer un seul mot.

Je reste perplexe sur la clairvoyance dont cet homme est capable. Il faudra que j’y réfléchisse.

Maraud était ravi, enthousiasmé à l’idée de voir son projet prendre forme et se concrétiser. Guillaume et lui ont commencé à discuter de la nature du numéro ; nous avons réalisé comme il est difficile d’en élaborer un, étonnant, remarquable, mais dans les limites de l’acceptable pour le public. Jouer l’animal extraordinaire, mais pas trop.

J’ai posé mes limites, en essayant de ne pas être trop virulente pour que mes deux compères ne s’aperçoivent pas de ma tiédeur. Je crois que je n’ai simplement pas vocation à être troubadour. J’ai affirmé refuser de faire le numéro sous forme humaine, par peur de me transformer involontairement, arguant que le regard de la foule pourrait m’effrayer. Guillaume et Maraud ont accepté et ont continué de discuter de la nature du numéro : du jonglage ? Il y en a déjà dans le spectacle. Un combat ? Idem.

Au terme d’une discussion peu constructive, nous avons décidé de nous retrouver demain pour nous entrainer et préparer vraiment le numéro. Maraud dit qu’il a trouvé l’endroit idéal.

Nous verrons bien mais tout cela ne me plaît guère.

 

Journal de Claire (3)

Samedi, juillet 24th, 2010


1ier juin

Il y a trois jours, nous avons participé à notre premier entrainement.  Il m’a épuisée et je ne me sens la force d’écrire qu’aujourd’hui.

Guillaume et moi avons été séparés dès le départ. Cela m’a déplu et inquiétée un peu : les situations nouvelles me mettent vite sur la défensive. En fait nous avons été répartis par groupe selon le type de notre forme animale : je me suis retrouvée avec uniquement des loups, Guillaume avec des faucons, des aigles et des chauves-souris.

Dans mon groupe nous étions sept. C’est Ygrène qui nous entraine et elle est le chef de meute. Mes camarades en sont à des stades différents les uns des autres, mais tous sont bien plus avancés que moi. C’est impressionnant de voir comme certains, les plus anciens dans la caravane, parviennent à maîtriser leur transformation, ce que je suis absolument incapable de faire pour l’instant.

La séance m’a paru longue, fatigante et même franchement désagréable. Il s’agit de maîtriser notre nature, de savoir se transformer lorsque nous le décidons, et, bien plus ardu, de résister aux transformations qu’engendrent les situations de peur, de danger, de crise en général. Même les plus forts d’entre nous disent que cette dernière capacité est extrêmement difficile. C’était douloureux, contraignant.

Mes compagnons sont partis chasser en meute, pendant l’entraînement. Nicolas les menait pendant qu’Ygrène se consacrait entièrement à moi.

J’ai peur de devoir participer à une telle chasse, et Nicolas m’effraie plus encore.

Je suis trop fatiguée pour continuer, je vais essayer de trouver un peu de repos et de détendre mon corps endolori.

 

2 juin

Guillaume m’en a dit plus sur son propre entrainement : c’est Luc, dont la transformation est un faucon, qui dirige le groupe. Il a expliqué à Guillaume à peu près la même chose qu’Ygrène à moi, mais ensuite Guillaume a pu participer à un vol avec les autres et a chassé. Il a l’air heureux de sa séance, même si elle l’a considérablement épuisé  également. Il se retrouve avec Marie (en faucon) et Violaine, une jeune femme avenante avec qui il s’était déjà lié de sympathie, qui se transforme en chauve-souris. Guillaume est le seul grand-duc et je crois que cela lui plaît bien.

 

7 juin

J’ai peu de temps pour écrire en ce moment, à cause des entrainements en particulier, et aussi sans doute car je me rapproche un peu de certains camarades. Je passe plus de temps avec eux ; je réalise comme l’isolement dans lequel nous nous sommes trouvés, Guillaume et moi, nous a pesé à tous les deux. Il semble plus détendu, plus souriant et retrouve son allant, d’ailleurs.

J’ai eu aujourd’hui une inquiétude : Isabelle est venue me voir et m’a interrogée sur ce que j’écris. Est-ce Marie qui lui en a parlé ? Isabelle m’a demandé si je veillais à ne rien écrire qui puisse mettre la caravane en péril. Je lui ai répondu que non, que c’était un journal, rien de plus, mais elle et moi savons que puisque j’y parle de moi, c’est un danger potentiel. Il ne faut pas que ce journal tombe entre de mauvaises mains. Je me prends à imaginer que des soldats fouillent nos roulottes, que des voleurs me dérobent mes précieuses pages. Comment faire ? J’ai senti distinctement qu’Isabelle voudrait lire mes écrits, mais de cela il n’est pas question. Je vais le cacher, je ne sais pas encore comment, et aussi faire preuve de davantage de prudence avec Marie. Je lui en dis trop, je me laisse emporter par l’enthousiasme lorsque nous parlons.

Je vais en parler à Guillaume. Lui sait ce que mon journal contient et il pourra me conseiller sur comment le cacher au mieux.

 

8 juin

J’ai discuté avec Guillaume hier, après avoir écrit. Il n’a pas eu l’air de penser une seconde à ce que je cesse d’écrire, et cela m’a soulagée car j’en avais très peur. Il pense comme moi qu’il faut bien cacher mes pages et peut-être trouver d’autres moyens de se procurer du papier, pour ne pas amplifier les inquiétudes d’Isabelle ni susciter la curiosité.

Le premier problème est que papier et encre sont des denrées très coûteuses. Le deuxième est de trouver une cachette. J’en viens à craindre que quelqu’un qui sait que j’écris cherche à me lire à mon insu. C’est probablement stupide et je m’en veux de cette suspicion à l’égard de mes caravanes, mais pourquoi seraient-ils meilleurs que les errants ? Comme je l’ai déjà écrit, nous valons autant qu’eux.

Il me faut une cachette discrète, où je puisse aller chercher mon manuscrit sans que cela attire l’attention, mais sûr. Je dois réfléchir.

 

11 juin

Aujourd’hui Guillaume et moi sommes allés nous promener un moment. Nous nous apprêtions à partir seuls, comme d’habitude car nous sommes encore assez isolés je trouve, lorsque Maraud nous a interpellés et rattrapés en courant.

Maraud est un tout jeune homme. Il se transforme en ours et fait partie de la caravane depuis plus longtemps que nous. Cela fait plusieurs fois que nous discutons avec lui. Il est l’un des seuls à avoir noué un lien un peu plus régulier avec nous : il nous arrive de discuter, même longuement, avec des membres de la caravane, mais ces conversations sont rarement suivies.

J’aime bien Maraud car il me fait rire, parfois involontairement. Il est facilement de mauvaise humeur, bouillonnant de jeunesse, trop enthousiaste. Je crois qu’il se sent seul lui aussi, et qu’il recherche une place à part entière dans la caravane. Il aimerait monter un numéro, à mon avis, et je crains qu’il nous inclue dans ses plans.

Je ne me sens pas prête à m’exhiber devant des errants ainsi, ni devant mes compagnons de voyage. Mon entrainement n’est pas encore suffisamment avancé. J’ai besoin de plus de temps et de prendre confiance. En même temps je sens bien que je pourrais rester dans cette situation longtemps ; or il faudra bien qu’un jour je me lance. Non pas qu’on me presse ici à le faire, mais je sais que c’est dans l’ordre des choses.

Je dois y réfléchir.

 

20 juin

Je progresse mieux que ce que j’attendais lors des entrainements. J’ai suivi la meute il y a quelques jours et c’était difficile. Première chasse, violence, dégoût. L’odeur du sang et de la mort est tenace. Je préfèrerais parfois que l’instinct animal prenne le dessus, comme chez Nicolas, mais non, je reste moi-même, même dans une enveloppe lupine. On me dit que je dois apprendre à me comporter en animal, comme une louve, lorsque je suis sous cette forme, mais cela ne m’enchante pas.

Chasser en meute est vraiment très particulier et très intense.

J’ai appris à identifier les signes de ceux qui sont comme moi, qui veulent se faire reconnaître en tant que tels. Mais je suis tétanisée par l’idée de blesser l’un des nôtres qui ne se manifesterait pas.

Communiquer entre loups est également difficile : nous ne pouvons communiquer que comme des loups, et le langage est tout de même un outils plus pratique et plus direct.

Comme je me demandais combien de temps on pouvait demeurer dans son enveloppe animale, Ygrène m’a répondu que les transformations les plus longues des anciens de la caravane atteignaient cinq jours.

J’ai aussi demandé pourquoi on ne voit pas d’enfants dans la caravane, mais j’ai senti que ma question gênait.

Raison de plus pour la reposer.

 

21 juin

Je réalisé quelque chose d’étrange aujourd’hui : je sais que le Roi du Royaume de France est Robert II, fils de Hugues Capet. Je sais aussi qu’il a lui-même fait couronner son fils Henry il y a deux ans, le désignant ainsi son successeur légitime.

Or tout le monde ne sait pas cela.  J’aurais préféré savoir faire quelque chose d’utile, mais j’imagine devoir me contenter de cela…

Qui suis-je donc pour être familière de ces choses ? L’épouse d’un seigneur ?

Qui qu’il soit, je me demande si mon époux me cherche. Ai-je des enfants, que j’aurais abandonnés ? J’aimerais en parler au Veneur, mais j’ignore s’il a des réponses à me fournir et surtout j’ai peur de savoir.

 

22 juin

J’ai vaincu aujourd’hui les réticences (nombreuses !) de la plupart des anciens de la caravane quant à ma question des enfants.

On ne connaît pas à ce jour d’enfant capable de se transformer.

En revanche, il y a quelques années, un couple comme le nôtre a décidé de faire naître un enfant. Lorsque cet enfant est né, c’était  un errant, naturellement. Il est demeuré un temps avec ses parents au sein de la caravane, mais lorsqu’il a approché l’âge de comprendre, l’enfant et ses parents ont quitté la caravane. Il devait en être ainsi, où les règles auraient été transgressées.

Quelque temps plus tard, la caravane a appris que le couple avait été exécuté. Personne ne sait ce que l’enfant est devenu.

Le malaise autour de cette histoire est encore très présent. Je n’ai pas insisté une fois le récit terminé : il est peut-être des choses qu’il faut effectivement éviter de remuer.

 

23 juin

Nicolas est un être à part. Il est inquiétant et fascinant à la fois. Il ne participe que rarement aux entrainements mais lorsqu’il est là il est le chef de meute, de façon évidente et sans discussion possible, alors qu’Ygrène est notre responsable. Il parle peu. On dirait que son caractère de loup a déteint sur son côté humain : il est solitaire, rude, abominablement brutal et efficace en meute. Il passe plus de temps sous sa forme de loup que sous celle d’humain. Je me demande s’il a toujours été ainsi. Si non, qu’a-t-il pu lui arriver pour qu’il devienne cela ?

La rumeur dit que même s’il vient à reculons aux entrainements, même si il ne se mêle pas aux gens de la caravane, il rôde toujours autour de nous et qu’il défend âprement la caravane contre les divers périls. On dit qu’il partirait devant et éliminerait sans hésitation les voleurs qui pourraient nous attaquer ensuite.

J’aimerais mieux le connaître, voire le comprendre, mais je crois que c’est impossible.

 

Journal de Claire (2)

Samedi, juillet 24th, 2010


22 mai

Il paraît que nous allons subir un entrainement ; je me demande bien à quoi. Cela me permettra sans doute de comprendre où vont mes compagnons, si régulièrement, en petits groupes. Il me presse de la savoir mais cela m’inquiète, aussi. Je sens Guillaume préoccupé aussi par cette perspective.

Nous verrons bien.

 

23 mai

Il en est deux qui m’agacent ici : Jehan et Thibault. Toujours ils s’agitent et empêchent le travail bien fait. Ces deux-là s’entendent comme larrons en foire, mais leurs frasques me fatiguent. Jehan a réussi à se faire dispenser des corvées par trop de maladresse, mais ses catastrophes me semblent calculées, ou bien il souffre d’un handicap étonnant que l’empêche de réaliser la moindre tâche commune. Thibault se rend plus utile mais sa nature flamboyante me fatigue. Et il ne faut jamais rien prêter à Jehan : il le casse ou le « perd », surtout s’il s’agir d’argent. Je n’aime pas les gens malhonnêtes ou inconséquents. Je ne doute pas qu’ils aient des qualités, mais ne risquent-ils pas de nous créer à tous des problèmes ?

Je ne comprends plus grand chose au Veneur, non plus : il est capable de fous rires comme de terribles colères. Je ne le cerne pas.

 

26 mai

La vie des gens du voyage est difficile. Il nous faut trouver de quoi subsister et nous sommes nombreux ; parfois, comme ce matin, on nous rejette, nous traitant de manants, de voleurs ou de brigands, sans nous laisser la moindre chance. Je connais peu mes camarades d’infortune, mais je sais qu’ils sont honnêtes (même Jehan n’irait pas voler des villageois, je pense ; il est juste opportuniste) et ne méritent pas de recevoir des pierres. Ce ne doit pas être chose exceptionnelle pourtant, vu la réaction des troubadours : ils sont demeurés calmes et la caravane est repartie sans demander son reste.

Si ces gueux savaient ce que nous sommes réellement ; ils ne se contenteraient pas de nous jeter des pierres, mais, j’imaginent, s’empresseraient de dresser un bûcher pour nous faire rôtir.

Nous valons pourtant autant qu’eux.

 

28 mai

Hier Isabelle nous a exposé les règles qui régissent la caravane. C’était un entretien court, très solennel, presque impressionnant. Le Veneur était là, silencieux et attentif.

Ces règles doivent être strictement respectées, et nous avons bien compris, Guillaume et moi, qu’elles visent à préserver la caravane des dangers. Isabelle a été, comme à son habitude, claire et directe. Nous sommes restés silencieux, attentifs à ses paroles : nous savions qu’elle ne se répéterait pas.

Nous sommes libres d’aller et venir, de rester avec la caravane ou de la quitter, temporairement ou définitivement. Cela, nous le savions déjà : une de mes premières préoccupation avait été de m’enquérir de notre statut à notre réveil : étions-nous prisonnier ? Ma question avait amusé le Veneur, qui m’avait simplement répondu « Non. Tu peux partir si tu le souhaites, quand tu le décides. Saches aussi que tu seras toujours la bienvenue ici. ».

Il n’y a en réalité qu’une grande règle à respecter : ne rien faire qui menace la caravane ou un des nôtres. Si nous nous trouvons en difficulté ou que nous mettons à jour un danger pour la caravane, nous devons tout faire pour l’éloigner, coûte que coûte.

De même, c’est le Veneur qui décide de qui est admis au sein de la caravane. Il trouve des gens comme nous, Dieu sait comment, et les intègre à notre communauté. Mais nous ne pouvons amener de notre propre chef des errants à la caravane. Si vraiment nous le souhaitions, il faudrait de toute façon en parler au Veneur et à Isabelle.

Les errants ne doivent pas connaître notre nature. Il en va de notre survie à tous. Cela implique d’être très prudents, d’une prudence épuisante : avant de parvenir à un bourg il faut déterminer qui va se produire sous sa forme animale pour effectuer avant sa transformation, et ainsi de suite. Nous devons entrer, demeurer et partir du bourg dans la même configuration. Ce n’est pas pratique et je me sens presque prisonnière, même si je suis toujours restée sous ma forme humaine jusqu’ici. J’imagine que c’est ce que l’on ressent devant toute contrainte aliénante. Dans le fond, je devais en subir autant, voire plus dans mon ancienne existence.

 

Journal de Claire (1)

Samedi, juillet 24th, 2010


16 mai

J’ai décidé d’écrire ce qui s’est passé. Je ne me souviens de rien d’ « avant » ; c’est peut-être pour cette raison que j’écris aujourd’hui : pour que mon histoire ne s’efface pas à nouveau, pour combler le vide.

Je dois beaucoup à Isabelle. Elle m’a donné de quoi écrire, bien que ce soit pour des motivations exclusivement personnelles. Elle a été touchée l’autre soir, je crois, par mon désarroi. Elle dit que c’est aussi pour la caravane, que c’est important que chacun aille bien, mais je crois qu’elle a simplement compris que je dois clarifier beaucoup de choses, qu’écrire me fera effectivement du bien. J’essaie de m’en convaincre en tout cas.

Marie n’a pas eu l’air offensée lorsqu’Isabelle lui a dit qu’elle me donnait à moi aussi de quoi écrire. Marie a demandé si c’était pour un numéro et Isabelle n’a rien répondu. Elle s’est contentée de tourner les talons et de partir vers la multitude de tâches qui l’accaparent. J’ai un peu discuté avec Marie. Je ne sais pas trop que penser d’elle : comme je lui ai expliqué que je voulais écrire ce qui m’arrive, que j’en ressentais le besoin sans parvenir à l’expliquer vraiment ni à le justifier, elle a souri de ce sourire calme et mystérieux. Elle m’a spontanément proposé son aide pour tourner mon texte, et j’ai accepté aussitôt. Je crois que je vais apprendre beaucoup à son contact. Pour le reste, je ne suis pas certaine de pouvoir me lier avec elle : elle est distante, comme différente, toujours lointaine, et nous le savons toutes les deux. D’ailleurs elle est beaucoup plus cultivée que nous : elle connaît l’art des mots, de la poésie. Mais il y a autre chose, et je la connais trop peu pour savoir quoi.

 

Cela fait neuf jours que nous sommes, Guillaume et moi, avec la caravane. Je suis encore fatiguée mais cela va mieux. Guillaume a récupéré plus rapidement que moi, même si lui aussi était complètement épuisé à son arrivée.

Je ne me souviens que très vaguement des événements de ces derniers jours, avant notre arrivée ici, et presque rien sur qui je suis, qui nous sommes. Nous nous sommes réveillés dans la grange où nous nous retrouvions souvent, notre refuge secret, une des granges du château de mon époux. Mon corps me faisait terriblement souffrir : chacun de mes muscles, ma tête… Quelqu’un est entré, soudain, et mon corps s’est à nouveau déchiré, me transperçant de douleur. J’ai vu Guillaume qui s’envolait, alors qu’une minute auparavant il était endormi, nu, couché à mes côtés dans le foin. J’ai eu peur qu’on nous ait découverts. J’étais prête à me battre, pour lui et pour nous. Mais l’homme qui s’était glissé  l’intérieur de la grange s’est simplement appuyé à la porte et nous a parlé, dans une langue étrange, que je ne connaissais pas mais que je comprenais. Il nous a demandé de nous calmer, d’écouter notre instinct, qui nous le disait amical. Il a appelé Guillaume, qui est venu se poser sur son poing tendu. Il m’a invitée à m’approcher et je n’ai même pas réfléchi : je suis allée vers lui, j’ai léché la main qu’il me tendait comme si je retrouvais un ami, un protecteur. Tout cela malgré moi.

L’homme, le Veneur, comme il se fait appeler, m’a attaché une corde autour du cou en s’excusant, et nous avons ainsi traversé la cour du château, dans laquelle s’affairaient de nombreux troubadours. Nous sommes sortis de l’enceinte sous le regard interdit des habitants du château. Je n’ai pas réalisé à ce moment-là que je tournais brutalement une page de ma vie. Le Veneur nous a menés au centre d’un cercle de roulottes. Il a retiré la corde et a interpellé les troubadours qui s’étaient rassemblés autour de nous. Il leur a parlé, pour leur dire que c’était un grand jour et qu’il avait trouvé deux nouveaux errants. Je me suis brutalement vue en danger : tous ces gens, le bruit, j’étais désorientée, éreintée. J’ai senti qu’il en était de même pour Guillaume, mais d’un geste et d’une parole le Veneur nous a calmés. Il a continué de nous parler, mais je ne me rappelle plus exactement : j’avais de nouveau mal, mal dans chacun de mes muscles, et je sentais un sommeil lourd m’envahir. Je me souviens encore qu’on nous a accompagnés tous deux vers une roulotte et que nous nous sommes endormis ensemble, paisiblement.

Lorsque nous nous sommes réveillés, encore exténués, le corps endolori, nous étions déjà loin de Bordeaux et nous remontions vers le Nord.

 

Aujourd’hui, je suis assaillie de sentiments contradictoires. Je devrais simplement me réjouir d’être en sécurité, avec des gens qui se montrent plutôt bienveillants et indifférents à ma nature, cette nature qui me rend haïssable des errants, comme ils les appellent ici. Je devrais être emplie de reconnaissance pour le Veneur, qui nous a sauvés au moins du déshonneur, au pire de la mort.

Je ressens tout cela, mais pas seulement.

Le Veneur est aussi un être mystérieux et dont, malgré moi, je me méfie : comment expliquer qu’il nous calme si facilement lorsque nous sommes dominés par la colère et la soif de violence ? Comment nous a-t-il, nous et les autres, trouvés ? Pourquoi nous cherche-t-il de par le monde : pour nous protéger ? Pour servir ses propres intérêts ? Je ne l’ai jamais vu se transformer encore ; est-ce un sorcier ? Il me rassure et m’inquiète en même temps. Lorsqu’il est là, je suis apaisée mais une partie de mon esprit se voudrait vigilante et sur mes gardes. Malgré tout je cède et mes réticences ne font pas le poids en sa présence.

Avec mes compagnons, rien n’est simple non plus. Je ne sais pas qui est qui, qui partage notre nature, qui est digne de confiance. Il me semble que nous sommes isolés (peut-être inspirons-nous nous-mêmes la méfiance), mais ne nous marginalisons-nous pas, volontairement ou pas ? Il m’est difficile d’aller vers les autres, d’autant plus qu’enfin je peux partager tout mon temps avec Guillaume sans craindre pour nos vies de façon immédiate.

La seule pensée qui  d’ailleurs pour moi est claire, c’est que ce qui s’est passé a permis de nous réunir, Guillaume et moi. J’ignore tout de ma vie d’avant, mais je sais qu’elle n’était qu’artifice. Je vivais certainement dans l’aisance, sans peur des lendemains, mais je sais que j’aspirais à autre chose. Aujourd’hui je suis libre, puisque même ici rien ne nous retient. Je vis avec l’homme que j’ai choisi et non que l’on m’a imposé. Et j’ai l’occasion d’apprendre à me connaître et à me dominer, voire à maîtriser complètement mes transformations. Je pressens là une grande force, un pouvoir qui m’étourdit et me séduit.

 

C’est pour ces dernières raisons que je suis là, avec cette caravane. La reconnaissance n’a rien à y voir.

 

18 mai

Je reprends la plume puisque j’ai un peu de temps et plus d’énergie. Je me sens mieux et Guillaume lui aussi semble rétabli.

Je vais essayer aujourd’hui de décrire la caravane. En relisant ce que j’ai écrit avant-hier j’ai été frappée par l’ingratitude de mes mots. Je vais tenter d’être plus objective cette fois.

Notre caravane compte une vingtaine de roulottes et une soixantaine de personnes. Il y a de jeunes gens, des aînés, certains, comme nous, forment des couples. Je n’ai pas vu d’enfants. Les chariots sont mal assortis, tout comme nous. Des mules et des bœufs nous mènent au gré de l’inspiration du Veneur et d’Isabelle. Encore que l’inspiration ne soit pas le terme le plus adéquat, je pense.

Parfois nous établissons un campement, nous dressons des tentes. Nous ne nous arrêtons que peu de temps : deux ou trois jours, jamais plus dit-on. La vie est plutôt monotone et lorsque nous nous sommes arrêtés dans un village, il y a quatre jours, cela m’a beaucoup plu : nous avons monté le chapiteau et les troubadours ont montré leurs numéros au habitants. J’ai compris l’évidence, que peut-être je me refusais à croire plus tôt : ici, à l’exception peut-être du Veneur et d’Isabelle, nous sommes tous de la même nature. Certains artistes restent hommes lors du spectacle, et jouent le dresseur, ou proposent autre chose. Marie, par exemple, déclame des poésies magnifiques. Je me demande si les textes sont de sa main. Si c’est le cas, elle possède vraiment un talent exceptionnel.

Isabelle anime les représentations. Elle s’occupe de tout ce qui est matériel dans la caravane. Elle est rigoureuse, franche et réaliste. Je crois que je peux lui faire entière confiance. Elle ne cherche pas à attirer la sympathie mais ses compétences m’impressionnent. Certains l’appellent « l’initiée ». C’est elle que le Veneur a choisi pour la seconder. Elle est parfois pénible, aux dires des autres, acharnée à réaliser ce qu’elle a décidé. Les mauvaises langues disent que lorsque la caravane a besoin de discipline, le Veneur disparaît volontairement pour lui laisser le champ libre. Je ne sais si c’est vrai mais j’en doute ; je crois le Veneur trop responsable pour fuir ainsi. En revanche je ne doute pas qu’Isabelle soit à la hauteur en cas de problème.

Lorsque les troubadours ne se produisent pas, chacun rend service pour le bien commun : nous nous répartissons les tâches naturellement et cela varie selon les moments et les besoins. Nous proposons nos services aux gens de la région, pour gagner de quoi poursuivre notre voyage. Le plus souvent on nous donne à manger, parfois des vêtements ou des biens que nous revendrons. Plus rarement on nous donne de l’argent. Guillaume s’est surpris lui-même dans les tâches agricoles : il sait manier les outils de la culture, possède des connaissances sur les récoltes et est à l’aise avec les animaux d’élevage. Mon hibou a trouvé sa place, de ce point de vue, et sait se rendre utile efficacement. Ce n’est pas mon cas : je n’excelle en rien.

Un commentaire qui me fait très plaisir !

Jeudi, juin 26th, 2008

Le commentaire laissé sur ce blog par Jean - Luc Bizien, l’un des auteurs du jeu Hurlements m’a donné envie de proposer une rubrique « nouvelle » au comité de rédaction de Jeu de Rôle Magazine. Il s’agirait de parler d’anciens jeux nous ayant marqués en les présentant et en interrogeant d’anciens joueurs ou créateurs.

A ce titre, j’ai demandé à Monsieur Bizien s’il serait d’accord pour une « interview ». J’attends sa réponse avec une certaine impatience !

Et pourquoi ne pas non plus proposer un scénario pour ce fantastique jeu ? J’en ai quelques uns en réserve…

 

Mon jeu de rôle préféré de tous les temps ?

Samedi, août 4th, 2007

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C’est sans conteste Hurlement de Jean-Luc et Valérie Bizien, publié il y a 18 ans (et oui, cela ne nous rajeunit pas !) aux Editions Dragon Radieux.

Pourquoi est-ce mon jeu favori ?

Pour son thème d’abord : les personnages joueurs se réveillent amnésiques, aux alentours de l’an mil, dans le Royaume de France. Ils se découvrent  nantis du pouvoir de se muer en un animal et rejoignent bientôt une caravane de bateleurs menée par le mystérieux Veneur, leur « découvreur ». Et l’aventure commence à travers l’espace et le temps (les différents suppléments présentaient une région française et une époque de l’histoire de notre beau pays).

Pour la qualité de son écriture et de ses scénarii ensuite. Jean – Luc Bizien a longtemps été professeur de lettres avant de devenir écrivain à temps plein. Cela se voit dans le JDR.

Pour la simplicité (pour ne pas écrire la non –existence !) de ses règles. Les joueurs n’avaient même pas de feuille de personnage ! Hurlements a été ma première véritable expérience de « narration » et de « roleplay ».

Parce que ce jeu m’a permis de réunir à ma table de jeu des amis très chers et pas moins de quatre jeunes femmes (pas en même temps tout de même !). Ce qui constitue un genre de record dans le petit monde du JDR.

Et enfin pour les illustrations de Benoît Dufour, alias BEN, qui collaient si bien à l’ambiance !

Mes plus beaux souvenirs : un scénario adapté du film de Tavernier, La Passion Béatrice (l’un des plus beau film consacré au Moyen – Age selon moi) et joué par Antoine et Nicolas. Un second tiré du Hurlelune 4, intitulé Songe d’un matin d’automne où mes joueurs ont rencontré Alice dans le Pays des Merveilles !

Si vous trouvez ce jeu d’occasion (je ne saurais que trop vous recommander Ludik Bazar pour les suppléments. Pour le jeu de base, on en voit passer sur Ebay…) n’hésitez pas ! Si j’avais le temps et de nouveaux joueurs, je retournerais volontiers parcourir les routes de France en compagnie des membres de la Caravane…

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