On peut trouver une boite de base du jeu de rôle Hurlements, neuve en tirage de tête numérotée et signée, à vendre chez Ludik Bazar pour… 150 euros ! (127,50 avec ma réduction). Avis aux fortunés amateurs…
Pour ceux qui désespèrent de trouver le jeu de rôle Hurlements et ses suppléments à un prix raisonnable (j’ai vu le coffret de base partir à 90 euros sur Ebay ces jours - ci !), voici un lien pour l’obtenir en PDF, après inscription.
J’ai fais jouer le weekend dernier un scénario Hurlements de mon cru à mes deux joueurs. Il s’agit de l’adaptation du film La Passion Béatrice de Bertrand Tavernier. C’est une histoire tragique et désespérée, celle d’un chevalier basculant dans la folie et entrainant toute sa famille avec lui. Sauf que mes joueurs sont d’incorrigibles optimistes et que leurs actions m’ont poussé à considérablement changer le cours des choses. En plus de réconcilier un père et un fils, ils ont calmé une jacquerie et proposé au seigneur la fin du servage ! Les voilà pour une année éloignés de la caravane, à jouer les conseillers d’un seigneur mal dégrossi…
Comme promis à un visiteur canadien, voici le lien vers le fichier PDF du premier livret du jeu de rôle Hurlements. Il est complet si ce n’est quelques images pleines pages que je n’ai pas numérisées pour gagner du temps et du poids…
Né en 1963 à Phnom-Penh, au Cambodge, Jean-Luc Bizien a longtemps vécu outremer avant de s’installer en Normandie puis à Paris. Entré major de promotion à l’école normale du Calvados en 1984, il a enseigné pendant quinze ans avant de démissionner pour se lancer dans l’écriture.
Jean-Luc Bizien a publié en 1989 son premier jeu, Hurlements. Puis, en 1994, sa seconde création a reçu le prix Casus Belli du meilleur jeu de rôles. Il s’agissait de Chimères, parue aux Editions Multisim.
Dans l’édition « classique », il a d’abord scénarisé des albums jeux pour les éditions Gründ avant de publier une trilogie médiévale-fantastique chez Bayard où il dirige la collection Imaginaires. Aux éditions du Masque, il a signé des polars, dont certains sont inspirés de l’univers d’Hurlements (Le masque de la bête et La muraille).
P.A : Quelle est votre histoire avec le Jeu de Rôle ?
Jean – Luc Bizien : J’ai découvert le Jeu de Rôle en entrant à l’École Normale, à Caen, en 1984, ce qui ne me rajeunit pas [sourires]. Quelques livres de Donjons et Dragons prenaient la poussière sur une étagère de la bibliothèque, en compagnie d’un Cthulhu écorné – rappelons au passage qu’en ces temps reculés, seuls ces deux-là émergeaient du lot. Après quelques centaines de soirées passées à promener des figurines sur une table en brisant du troll et de l’orc à tour de bras, ou à cavaler en hurlant de peur devant des monstres tentaculaires, j’en ai eu plus qu’assez. J’avais eu une expérience un peu douloureuse en proposant une campagne pour Féérie, un JdR publié par les Elfes (oublions, vite), et j’ai décidé de passer à quelque chose de radicalement différent. Le tournant se fait au Salon du Jeu de la Porte de Versailles : c’est la rencontre de Paul Chion qui dirigeait Dragon Radieux. Paul nous a donné notre chance, en publiant un jeu sans règles ou presque, dans lequel j’avais mis tout ce que je ne trouvais pas ailleurs. Et ça a donné Hurlements. Ensuite, il y a eu la création des Éditions de la Lune-Sang, l’apprentissage de l’édition, de la distribution, de ses pièges aussi. Quelques années à rembourser les dettes, mais le caractère se forge aussi comme ça. Au passage, la collaboration avec Siroz, la participation à divers jeux de leur gamme, dont INS, Berlin XVIII (que j’ai remis en forme et récris en grande partie), quelques traductions (dont GURPS Horreur)… Voilà pour l’essentiel.
P.A : Et au-delà de vos créations ?
Le jeu de rôle m’a offert de beaux moments, de belles rencontres aussi, de grandes leçons d’humilité, en compagnie de Gary Gygax, Steve Jackson ou Greg Stafford, tellement plus pros et simples que la plupart des représentants du JdR français. De solides amitiés en sont issues – celle de Mathias Twardowski, d’abord, puis de Jean-Marie Noël, Jean-Philippe Palanchini et quelques autres (qui j’espère me pardonneront de ne pas tous les citer). Mais tout ça me semble aujourd’hui assez loin. Par manque de temps, je ne joue plus que de manière exceptionnelle, avec quelques anciens.
P.A : Quel fut le contexte de création de Hurlements ?
JLB :Hurlements a été testé sans règles lors des journées de l’Hexagone, à Morestel, en 1988. Le cercle s’agrandissait chaque soir, dans une ambiance assez incroyable. Je n’en conserve que de bons souvenirs. Ensuite, de retour à Caen, j’ai écrit le jeu d’une traite, au premier jet. La publication s’est faite dans la foulée, en 1989. Putain… Bientôt 20 ans ! J’ai heureusement bénéficié du soutien et de l’enthousiasme de toute la bande qui gravitait autour de Dragon Radieux et ça s’est déroulé sans heurt, dans un mélange de jubilation et d’angoisse : oui, on allait publier, mais… pour qui ? Contre toute attente, le jeu s’est très bien vendu. Il a quasiment été épuisé, à 200 boîtes près sur les 3500 sorties, ce qui en faisait, contrairement à la légende tenace, un des best sellers de son temps.
P.A : Quel était l’objectif poursuivi par la création du jeu Chimères ?
JLB :Chimères a toujours été prévu. Depuis Hurlements. On avait déjà évoqué sa publication lors des journées du Fort Faron de 1990. L’équipe de Multisim m’a offert la possibilité de « relancer la machine », parce que la plupart d’entre eux aimaient Hurlements. L’idée était de proposer un jeu de rôle « adulte » : après la période de « mystère » qui nimbait Hurlements, on passait aux choses sérieuses. On « jouait à ne pas savoir », en ayant toutes les cartes (au propre comme au figuré) en mains. Pour moi, c’était ÇA, le Jeu de Rôles : être capable de faire abstraction de ce que l’on savait, accepter d’entrer dans une histoire, de la développer ensemble, autour d’une table. Ce que les Américains ont baptisé le « storytelling ». À l’arrivée, il faut croire que c’est un concept auquel les Français sont totalement étrangers [sourires]. J’ai beaucoup travaillé le système du jeu de cartes. Le système de règles, en revanche – auquel j’avoue n’avoir toujours rien compris – n’est pas de mon fait.
P.A : Vous avez enseigné quinze ans. Quelle place occupait le JDR dans votre pédagogie ?
JLB : J’utilisais beaucoup le JdR, sous une forme simplifiée, avec mes enfants. J’intervenais en ZEP, avec des cas assez difficiles et j’obtenais de jolis résultats, tant à l’écrit qu’à l’oral. Certains travaux ont donné lieu à des publications. Hélas, les cadres de l’Éducation Nationale, plus prompts à lire la presse à scandale qu’à mesurer les effets bénéfiques de ces pratiques, se sont empressés de m’expliquer que tout ça n’était pas le bienvenu… Il paraît que, depuis, ils y sont revenus – un rien m’amuse ! – mais je ne suis plus concerné, ayant pris mes distances avec ce monde merveilleux du formatage organisé.
P.A : Quel rôle a eu le JDR dans votre parcours d’écrivain ?
JLB : Il est essentiel. Fondateur. Le JdR, c’est l’école de l’écriture, de la construction, de la rigueur… et de la réactivité, aussi. On reconnaît les auteurs issus du milieu : ils ne se plaignent pas d’avoir du boulot, même en retard (surtout en retard, car on ne perd pas les bonnes habitudes). Et ils savent passer d’un projet à l’autre, en variant les plaisirs. La critique récurrente, à propos de Hurlements, c’était « très bon jeu, très original… mais trop littéraire ». Je me suis dit que finalement, l’écriture m’emballait bien plus que la création de tableaux à double entrée. Et puis les rencontres, via les salons, m’ont ouvert la voie. Il y a eu Serge Brussolo, le « Maître », qui m’a ouvert la voie et prodigué de précieux conseils, et bien d’autres. L’expérience chez les « professionnels » du JdR m’a appris à rester sur mes gardes, à faire le tri dans mes « amitiés ». J’ai aujourd’hui des amis dans l’édition… qui le sont également dans la vie. Un vraie bande, issue du thriller ou du fantastique adultes, de la littérature générale ou de la littérature jeunesse, qui partage, s’entraide et se félicite du succès des uns et des autres. Un autre monde, en somme.
P.A : Quel regard portez-vous sur le jeu de rôle actuel ?
JLB : Je ne suis plus concerné par tout ça. Le peu que j’en vois (j’ai un fils de 18 ans qui s’y met avec ses amis) c’est que le jeu s’est professionnalisé, qu’une ou deux maisons règnent et que c’est devenu encore plus compliqué pour les « petits » d’exister. Dans le même temps, les produits proposés sont qualitativement irréprochables. Sans vouloir tomber dans le « c’était mieux avant », je regrette cette période de « découverte » des années 80. Aujourd’hui, tout ça s’est rationalisé au maximum. Et le rationnel est l’ennemi du passionnel.
P.A : Pourquoi avoir arrêté de créer pour le JDR ?
JLB : Parce qu’il arrive un âge ou le travail remplace les petits boulots. Aujourd’hui, l’écriture est toujours ma passion mais – pour reprendre le slogan d’une défunte maison d’édition – d’une passion, j’ai fait un métier. Et très honnêtement, j’ai aujourd’hui beaucoup, beaucoup plus de lecteurs qu’au joyeux temps du JdR. J’ai toujours une tendresse particulière pour certains univers visités, j’ai glissé ça et là quelques hommages, mais je ne regrette pas une seconde d’être passé à cette écriture-là. Et rien n’empêche les joueurs de puiser dans mes livres quelques inspirations pour leurs scénarios.
P.A : Seriez-vous favorable à une réédition de Hurlements ?
JLB : J’ai songé un moment à faire quelque chose pour les 20 ans du jeu. Mais c’est non, désolé. Si Hurlements revit un jour, ce sera sous la forme de romans, ou d’albums illustrés. J’y travaille.
Cela fait maintenant trois samedi que je rejoue à Hurlements. Il y a deux joueurs en face de moi, ce qui rend les parties fluides et intéressantes. Le jeu et mon interprétation semblent leur convenir.
J’ai d’abord été troublé de mener à nouveau Hurlements, parce que ce jeu a accompagné des moments clefs de ma vie et que celle-ci a changé depuis.
Lorsque j’ai acquis ce jeu en 1989, offert par mon père (je n’arrive plus à me souvenir à quelle occasion mon père, assez hermétique à ma pratique du jeu de rôle, m’a payé cette boîte) j’y ai amené d’abord deux joueurs : mes deux meilleurs amis. Au troisième scénario, la caravane a accueilli deux autres amis. A partir de 1991, la caravane intégra deux femmes. Et je crois que c’est en 1992, lors du scénario ” Paix sous la lune aux hommes de bonne volonté” que j’ai réuni le plus grand nombre de joueurs autour de moi à ce jeu : ils étaient huit si ma mémoire est bonne.
Nous avons joué à ce jeu régulièrement jusqu’en 1994 et le Hurlelune n°7, moment où j’ai fait jouer un dernier scénario faisant transition avec Chimères, dévoilant aux joueurs tous les secrets. Je crois avoir ainsi raconté une quinzaine d’histoires dont quelques unes sont restées très vivantes dans mon esprit.
Hurlements a ensuite dormi sur mes étagères pendant longtemps avant de connaitre une brève résurrection en 2008 lors d’un scénario pour 7 joueurs, mais sans engouement particulier. Et puis, il y a quelques semaines mes deux joueurs actuels m’ont convaincu de tenter à nouveau l’expérience, dont vous pouvez suivre le compte-rendu ici si le coeur vous en dit.
Ce n’est évidement pas la même chose que la première fois, même si je reprends les mêmes scénarios. Mes joueurs trentenaires ont acquis des réflexes que n’avaient pas les précédents joueurs de vingt ans et je ne mets plus la même passion à raconter des histoires. Les étudiants “littéraires” des années 90 ont cédé la place à des “scientifiques” qui posent beaucoup de questions et ne supportent pas le mystère, ce qui accélère le jeu et le rythme des découvertes. Mais pourquoi pas ? Ayant fait de ma passion pour l’histoire mon métier, je suis par contre plus à l’aise dans les descriptions et l’évocation de la vie au Moyen - âge.
Raconter à nouveau ces trois histoires ( Les yeux de Sylvianne de la boîte de base, Le cri du ménestrel, un scénario paru dans le Casus Belli première version, numéro 51 et Loup y-es-tu ? du premier Hurlelune) m’a plu et je devrais en narrer une autre samedi prochain, inédite celle-là. J’ai ressorti “La Normandie des ducs aux rois” de François Neveux aux éditions Ouest - France université afin de peaufiner ma connaissance de la Normandie des XIe et XIIe siècles. J’ai encore à ma disposition une vingtaine de scénarios prêt - à - jouer et de quoi en fabriquer trois ou quatre autres.
Il m’est difficile de reprendre la plume aujourd’hui. Je veux pourtant écrire la funeste aventure qui nous a ôté Maraud. La caravane est triste, mais Guillaume et moi le sommes plus encore. Nous avons perdu un ami, de façon injuste et brutale, et lui a été courageux, a accompli sa tâche sans faillir.
Je ne peux pas aujourd’hui, le chagrin et la colère sont encore trop forts.
23 août
Je vais essayer de reprendre là où j’en était restée, le jour où nous sommes revenus de chez Aude et Yvon.
Le soir, Yvon arriva au campement, haletant, effrayé, les vêtements déchirés. « On m’accuse du meurtre de Eudes ! On me pourchasse, les villageois veulent me capturer, ils me tueront s’ils m’attrapent ! Ma famille est partie se cacher dans les grottes ; j’ai besoin de votre aide mes amis !». Le Veneur s’avança, solennel et le visage fermé : « je suis désolé, Yvon, mais tu connais la règle. Nous ne pouvons ni te venir en aide, ni t’accueillir ici. Je dois te demander de partir. » Une rumeur de désapprobation est montée du groupe de troubadours présents. « Nous, nous allons t’aider, Yvon, partons maintenant ! ». Guillaume, Maraud et moi avions fait notre choix. Le Veneur nous a mis en garde : « Attention, mes amis, si vous partez avec Yvon, vos ne pourrez revenir que lorsque tout danger sera écarté, sans quoi vous transgresserez les règles de la caravane ! ». Nous avons acquiescé et avons quitté tous les quatre le campement.
Yvon nous a expliqué qu’il enseignait la musique depuis huit ans, c’est-à-dire depuis qu’il a quitté la caravane. Depuis quelques mois, peut-être plus, il lui est arrivé que son élève ne revienne plus, du jour au lendemain. Il n’avait pas interprété cela comme des disparitions et plutôt mis ces événements sur le compte du manque de persévérance, mais en y réfléchissant, les disparitions s’accélèrent et au final une dizaine d’élèves s’étaient ainsi volatilisés. Les élèves n’étaient pas spécialement fortunés et payaient les services d’Yvon en denrées (du papier, de l’encre, de la nourriture), en rendant service ou, plus rarement, en argent.
On avait déjà rapporté des rumeurs à Yvon, mais il les ignorait : les rumeurs naissent de presque rien et sont presque toujours infondées. Mais cette fois, Eudes avait été retrouvé mort, son corps gisant sur une berge de la rivière, non loin du gouffre. Yvon, lorsqu’il en entendit parler utilisa son don pour s’y rendre discrètement. Là, il entendit les villageois qui projetaient de le punir pour ses crimes. Il eut juste le temps de rentrer, d’envoyer sa famille aux grottes et de venir nous demander de l’aide.
Maraud partit avec Yvon. Ils allaient nous attendre à l’abri. Guillaume et moi espérions comprendre au plus vite ce qui s’était passé.
J’ignorais que jamais nous je reverrais Maraud.
J’ai même pensé que peut-être nous ne devions pas le laisser se charger de la protection d’Yvon ; quelle pensée atroce… Il l’a protégé, lui et sa famille, mieux qu’aucun de nous ne l’aurait fait.
Guillaume et moi commençâmes par nous rendre chez Yvon, sous le prétexte de lui apporter des baies pour le remercier de son hospitalité de la veille. La maison était vide et avait été mise sens dessus dessous, mais tous avaient quitté les lieux.
Nous allâmes alors vers le village, en passant par le gouffre puisque c’est là que le corps d’Eudes avait été trouvé. En chemin nous croisâmes des villageois avec qui nous parlâmes un moment. Ils nous apprirent que Eudes avait été poignardé près du fao. Nous étions officiellement au courant et cela simplifiait les choses. Nous nous rendîmes là-bas.
En inspectant les lieux j’eus l’impression que le corps du jeune homme avait dû dériver : il avait été trouvé à l’endroit d’un petit ensablement. Nous remontâmes le cours de l’eau jusqu’aux murailles rocheuses juste avant les gouffre. En scrutant attentivement le vide, Guillaume vit un morceau d’étoffe qui rappelait le vêtement de Eudes.
Nous attendîmes la nuit pour nous transformer et inspecter plus avant. Guillaume, malgré la difficulté de la chose, vola jusqu’au fond du gouffre. Il y trouva une dizaine de cadavres et d’ossements, parmi les roches acérées. Les dépouilles, meurtries, étaient parfois complètement décomposées. Des débris d’instruments de musique jonchaient le sol. Guillaume parvint à ramasser un torque et le morceau d’étoffe. De mon côté je n’avais rien senti qui pourrait nous aider à en comprendre davantage.
Il nous fallait parler à Yvon. Nous partîmes vers les grottes, à une heure de marche environ. Arrivés là-bas, nous constatâmes qu’on en comptait plus de douze. Guillaume, en hibou, vola de grotte en grotte. Il perçut du mouvement dans une des excavations. En s’y introduisant, il vit un vieillard très sale, hirsute et apeuré qui lui cria « n’approchez pas ! » en remuant ses bras en tous sens. La grotte était un véritable capharnaüm.
Il ressortit et continua de voler devant les autres cavités. Devant une autre ouverture avait été élevé un petit monticule de cailloux. A première vue il paraissait naturel, mais à mieux y regarder, Guillaume reconnu une forme d’ours. Guillaume entra et vit Maraud et Yvon qui dormaient. Il leur expliqua ce que nous avions appris. Yvon connaissait vaguement le vieil homme de la grotte, qu’il nommait « le vieil homme de la forêt ».
Yvon répondit aux questions de Guillaume. Il n’y avait aucune raison de chercher à nuire à Yvon, qui menait une existence tranquille. Il apprit à Guillaume qu’il se transformait en chien et Aude en biche. Guillaume lui conseilla de se transformer pour rejoindre sa famille sans danger. Maraud resterait pour les protéger. Puis Guillaume me rejoignit. Nous gâgnames la forêt pour dormir, en conservant notre forme animale.
Nous dormions dans la forêt lorsque la chute de petits cailloux nous réveilla : le vieil homme descendait de sa grotte. Nos compères devaient déjà être partis, nous ne les avions pas entendus. Le vieil homme frappait par son apparence : les cheveux et la barbe hirsutes, il était d’une maigreur extraordinaire, tel un squelette. Sa peau, plus que ridée, était parcheminée. Il était vêtu de peaux et de guenilles et un bâton était attaché dans son dos par une corde. Lorsqu’il passa près de nous, il s’arrêta et regarda Guillaume, puis moi, de façon soutenue : « Tiens, tiens… Voilà un bien étrange animal, et en bien étrange compagnie… ». Je me souviens ne pas avoir ressenti de peur mais d’avoir été agacée que tant de gens détectent sans mal notre nature, alors que je n’y parvenais pas avec mes propres semblables.
Nous reprîmes notre apparence humaine et nous vêtîmes. Guillaume suivit le vieil homme alors que j’allai inspecter sa grotte.
L’intérieur de la grotte était terriblement crasseux. Je vis une couche, des restes de repas. Au fond, un pilier naturel attira mon attention : il était gravé sur toute sa surface de curieuses petites encoches : des bâtons, horizontaux ou obliques, toujours regroupés par 2, 4, 5 ou 6. Certaines encoches étaient manifestement plus récentes que d’autres.
Sous des peaux, je trouvai un rocher gravé. Il y était représenté un personnage assis en tailleur, des bois de cerf sur la tête, entouré de motifs spiralés. J’appris plus tard que tout cela témoignait d’une religion païenne.
Pendant ce temps, Guillaume avait retrouvé le vieil homme, qui ramassait des choses dans la forêt, relevait des collets. « Ah, hé bien te voilà ; ainsi cela va tout de même être plus pratique ! Qu’est-ce qu’un vieil homme peut pour toi ? » Guillaume resta à distance mais expliqua à l’ancêtre ce qui se passait. « Ah, ce qui s’est passé ? C’est elle ! » ; « Elle qui ? » interrogea Guillaume . « Elle, mais chut, il ne faut pas lui dire. Elle est belle, attirante ». « Avec un cheval ? » s’enquit Guillaume. « Oui, et toujours avec ses six bêtes noires ! Il ne faut pas qu’elle me trouve, sinon elle va me jeter dedans. Ils viennent de la cabane, par là, dans la forêt. Mais c’est à plusieurs heures de marche. On ne sait pas ce qui s’y passe, mais on aimerait bien ; ils tuent tout ce qui s’approche. Ils ne sont pas comme toi mais ce sont des brutes. Pourquoi ? Pour conjurer l’ennui. La malédiction ! C’est elle, déjà, qui a ouvert les vannes pour que la ville soit engloutie, la magnifique ville d’Ys. Tu n’as aucun moyen de prouver sa culpabilité, abandonne. ». D’après le vieil homme, qui priait Toutatis de veiller sur lui, Dame Dahud avait toujours été là. Lorsque Guillaume lui demanda si cela n’étonnait personne qu’elle ne vieillisse pas, il éclata de rire. De toute évidence l’homme n’avait plus toute sa raison.
Nous marchâmes longtemps pour retrouver Yvon. Nous voulions lui rapporter ce que le vieil homme nous avait appris, qu’il nous aide à faire le tri entre informations crédibles et divagations. Nous le retrouvâmes auprès de sa famille, dans une grotte plus éloignée du village, mais en chien. Maraud était sensé surveiller la grotte mais nous ne le vîmes pas.
Guillaume expliqua à Yvon ce que le vieil homme nous avait dit. Nous parlâmes de Dame Dahud, qu’il avait vu grandir normalement. Il nous parla de la légende de la ville d’Ys, dans laquelle on rencontre aussi une Dame Dahut, une débauchée qui ouvrit les vannes de la ville d’Ys pour honorer un pacte avec les enfers, qui en échange lui accordèrent l’immortalité. Dans la version chrétienne, l’évêque qui vint sauver le père de la jeune femme repoussa sa fille à coup de crosse.
Ensuite nous nous mîmes à chercher Maraud. Où pouvait-il donc bien être ? Je me transformai et cherchai notre ami. Je flairai son odeur : Maraud s’était enfoncé dans la forêt jusqu’au pied d’un arbre dans lequel il avait dû monter. Là, je détectais aussi des odeurs de chevaux qui partaient, probablement en direction de la cabane dont nous avait parlé le vieil homme.
Nous remontâmes la piste, Guillaume resté humain et moi demeurée louve. Nous repérâmes des traces de sabots encore fraiches. La forêt se clairsemait jusqu’à une clairière assez grande. Dans un coin de la clairière il y avait une pierre, couverte de mousse et d’inscriptions comme sur le pilier de la grotte du vieil homme de la forêt. La pierre ressemblait à un arbre pétrifié. Nous entendîmes des hennissements qui provenaient d’au-delà de la pierre.
Nous contournâmes la clairière. Derrière les arbres se dressait une cabane, plus petite que celle d’Yvon. Trois chevaux noirs et un cheval blanc étaient attachés devant la cabane.
Je m’approchai discrètement, sous l’œil de Guillaume. J’entendis un bruit puis un sifflement. Presque au même moment, je sentis une douleur très vive dans l’épaule : une flèche m’avait atteinte. Je courus me cacher.
Guillaume se transforma et, fou de rage, plongea vers l’emplacement du tireur qui m’avait atteinte. Il le rata mais l’homme avait cassé son arc en deux. Je me cognai à un arbre pour casser la flèche. Je voulais y retourner, je voyais rouge. Guillaume s’envola mais ne vit pas d’autres soldats. Il alla se percher près de la cheminée alors que je m’approchai d’une ouverture.
A l’intérieur, j’entendis du mouvement, puis un coup sourd. Guillaume entendit un craquement puis le bruit de quelqu’un qui s’effondre et la voix d’une femme qui criait sa colère. Nous ne le savions pas encore, mais Maraud venait de mourir, alors que nous étions si proches de lui.
24 août
J’ai décidément beaucoup de mal à coucher par écrit mon récit.
A l’intérieur de la cabane, Guillaume vit trois hommes, des soldats, et une femme hors d’elle, en qui il reconnut Dame Dahud. Ce n’est qu’ensuite qu’il reconnut le corps allongé au sol : c’était Maraud.
Guillaume vit immédiatement qu’il était grièvement blessé. Il reprit de la hauteur pour aller chercher des villageois. Par chance il en trouva sept dans la forêt, non loin, armés de haches, de bâtons et de couteaux. Il reprit son apparence humaine et courut vers eux. Il leur expliqua qu’un de ses amis était blessé, en danger dans la cabane. Tous se mirent en route vers la sinistre tanière de Dame Dahud.
De mon côté, je m’élançai et sautai par l’ouverture. J’atterris près de Maraud. Je me trouvais entre les soldats et la diabolique châtelaine. Je sautai sur elle mais ne fis que la déséquilibrer. Je me trouvai bloquée dans un coin de la cabane et je parvins à forcer le passage entre leurs jambes. J’attaquai à nouveau Dame Dahud. Cette fois elle tomba à la renverse. J’hésitai à la mordre, à la tuer, mais je me contentai de grogner en regardant les trois soldats. Ils n’osèrent pas avancer, craignant pour leur maîtresse.
La porte s’ouvrit alors à la volée, Guillaume en tête, suivi des villageois. Je m’enfuis par la fenêtre. S’ensuivit une explication houleuse : un coin de la cabane était maculé de sang, Maraud gisait mort par terre, tué par au moins un coup d’épée, la châtelaine était inconsciente. Guillaume eut beaucoup de mal à maîtriser sa transformation lorsqu’il vit Maraud mort ainsi, mais il y parvint. Il tenta alors de convaincre les villageois que Dame Dahud avait tué Maraud, qu’elle était une meurtrière, qu’elle s’en prenait au peuple sans défense. Il leur parla d’une noble qu’il aurait connue, dont le passe-temps était de se baigner dans le sang de vierges. Son récit frappa l’esprit des villageois. Il parla de sorcellerie. Il s’adressa à eux de telle façon qu’ils eurent l’impression de comprendre par eux-mêmes. Grâce à Guillaume, ils firent le lien avec les disparitions des jeunes élèves d’Yvon, avec le meurtre de Eudes. Yvon était innocenté.
Au final, les villageois décidèrent de se débarrasser de Dame Dahud et des quatre soldats. Ils voulaient le faire discrètement : convaincre les autres villageois serait simple, mais expliquer au châtelain serait plus délicat. Guillaume suggéra le gouffre : ce serait facile et discret, comme ils le souhaitaient. Ils se mirent donc en route avec les prisonniers ligotés portés par les chevaux. Les villageois précipitèrent les soldat et Dame Dahud dans le gouffre, pendant qu’un villageois surveillait qu’aucun corps ne ressortait au-dessous du gouffre.
Ensuite ils enterrèrent Maraud.
Pendant ce temps, je retournai vers le vieil homme, dont j’espérais pouvoir obtenir de l’aide. Je hurlai pour le réveiller. Il descendit et me proposa de me soigner, mais si je redevenais humaine, sans quoi je devrais rester louve jusqu’à ma guérison complète. Il appliqua sur ma blessure des onguents apaisants et me banda. J’avais toujours mal, mais moins vivement. Il me prêta de quoi m’habiller. Ce devait être ce qu’il avait de mieux, et ma reconnaissance me fit oublier l’odeur fétide de ces frusques.
Je demeurai là-bas, dans la grotte, pour la nuit. Il m’expliqua que c’était toute l’histoire du monde qui était gravée sur le pilier. Il m’apprit des plantes qui soignent.
Guillaume récupéra mes vêtements, alla voir Yvon pour l’avertir qu’il était innocenté. Puis Guillaume me retrouva avec le vieil homme.
Nous rentrâmes à la caravane et racontâmes notre sinistre aventure. Toute la caravane fut très affectée par la mort de Maraud. Nous étions épuisés et allâmes nous reposer. Lorsque nous nous réveillâmes, la caravane était déjà loin : elle avait repris la route aussitôt.
La mort de Maraud est injuste et je ne peux faire autrement que de m’en vouloir. Nous aurions certainement pu le sauver.
25 août
Ces derniers jours j’ai beaucoup discuté avec mes camarades. Je sais maintenant que Maraud a agi en toute conscience : il a maîtrisé sa transformation jusqu’au bout, il a gardé le silence et s’est acquitté de sa mission de protection d’Yvon et de sa famille à la perfection. Il aurait pu vaciller, céder à la peur, à la douleur, mais il ne l’a pas fait. Je pense qu’il savait qu’il allait mourir.
Je ressens toujours autant de douleur d’avoir perdu un ami, notre seul ami d’ailleurs. Mais je ressens aussi de l’admiration, du respect. Il a sauvé Yvon et sa famille. Le prix était bien trop élevé, mais il l’a accepté.
L’entrainement d’hier s’est bien passé. Nous avons passé un long moment au lac, Guillaume et moi, car il a commencé de m’apprendre à nager. Au bout d’une heure et demie, j’arrivais à flotter plus ou moins. Il faudra que je persévère, je veux savoir nager.
Maraud était parti se promener dans la forêt avec Sylvyane. Lorsqu’ils sont revenus, elle avait l’air très fatigué et lui était excité comme une puce : « Venez, venez voir, c’est magnifique ; allez, dépêchez-vous, suivez-moi ! »
Nous étions un peu sur notre réserve, car Maraud a tendance à se montrer parfois impulsif, mais nous l’avons suivi.
C’est vrai, la forêt était très belle, les essences d’arbres mêlaient leurs odeurs dans un parfum enivrant. Maraud suivait un petit cours d’eau, le Fao, nous a-t-il fit. Il nous apprit que nous étions dans la forêt de Brocéliande. Nous discutâmes des légendes que nous connaissions au sujet de cette forêt.
Le ruisseau disparaissait au cœur de la terre ; nous le retrouvâmes dans des rochers où l’eau rebondissait en cascades. C’est vrai, c’était magnifique. Maraud nous expliqua que nous nous trouvions à un endroit où des géants s’étaient battus à coups de rochers, et qu’ils étaient là, prisonniers sous nos pieds sous l’effet d’un enchantement.
Nous parvînmes à la Roche tremblante, une énorme masse rocheuse en équilibre, haute de sept ou huit mètres. Maraud et moi nous voulûmes monter. Guillaume ne manifestait pas un intérêt pressant, arguant qu’il était familier des points de vue haut perchés. Finalement il nous suivit. L’ascension fut courte mais assez difficile. En haut, la masse rocheuse ne bougeait pas du tout, malgré le nom de l’endroit. Le paysage était magnifique, nous étions bien, calmes.
Nous discutâmes un peu de Michel avec Maraud. Selon lui, il se transforme en salamandre. Il nous apprit qu’on dit des salamandres que si on les jette dans le feu, cela ne leur fait rien. De notre perchoir, Maraud nous désigna la Grotte du Diable, où se trouve paraît-il un trésor. Je m’étonnai que Maraud sache tant de choses sur l’endroit ; il a été trouvé dans la région par la caravane.
Lorsque nous redescendîmes, nous vîmes un homme qui nous observait à quelques mètres. Grand, fluet, aux longs cheveux sombres et bouclés, les traits fins, l’homme répondit au salut de Guillaume. « Bien le bonjour, jeunes gens ! Avez-vous bien profité du spectacle ? » Maraud le dévisageait avec une insistance grossière et Guillaume lui donna un coup de coude pour qu’il cesse. L’homme se présenta sous le nom d’Yvon, ménestrel, qui cherchait l’inspiration dans la forêt. Il nous proposa de nous guider pour découvrir la forêt mais nous déclinâmes : nous ne savions pas qui il était et il se faisait tard. Si nous voulions revenir à la caravane avant la nuit, mieux valait ne pas trop tarder.
Guillaume prétendit que nous habitions dans une cabane en lisière de la forêt, et nous repartîmes.
Lorsque nous interrogeâmes Maraud sur son comportement face à Yvon, il nous dit « Ben quoi ? Vous avez pas vu ?… Nooon, sans rire, vous n’avez rien remarqué ??? ». Il nous apprit qu’Yvon partageait notre nature. Ni Guillaume ni moi ne savions que l’on pouvait reconnaître cela chez les gens !
De retour à la caravane, nous allâmes voir le Veneur, qui paraissait sombre et préoccupé. Nous lui parlâmes des événements de la veille au lac, et d’Yvon. Le Veneur le connaissait et il eu l’air heureux de le savoir en bonne santé. Yvon fut autrefois membre de la caravane et il choisit de la quitter, avec sa femme, elle aussi comme nous, pour élever leur fille. Le Veneur semble garder un bon souvenir d’Yvon ; il s’avère que nous pouvons avoir confiance en lui. D’après le Veneur, c’est un musicien hors pair.
Comme nous insistions lourdement au sujet de l’épisode nocturne du lac, le Veneur finit par nous emmener un peu à l’écart, et soupira. Il nous expliqua, résigné au vu de notre ténacité, que certains dans la caravane, qui se nomment entre eux « chevaliers », maîtrisent un peu plus leur nature que les autres et savent se glisser dans la peau d’animaux, selon leurs affinités. Dans ce cas, ils laissent leur corps sans conscience, sans âme, le temps de leur escapade. Le cœur ne bat plus, le corps semble sans vie. Bien sûr, il faut être très attentif à son corps : s’il était détruit, l’âme serait emprisonnée dans l’animal d’accueil.
Guillaume n’était pas très content d’avoir dû insister pareillement pour obtenir des informations, et moi non plus. Pourquoi ces secrets inutiles, qui nous ont amenés à un tel remue-ménage ?
16 août
Aujourd’hui, nous avons travaillé avec les villageois aux corvées de bois. Guillaume avait l’air dans son élément, et il était d’une efficacité remarquable. J’ai l’impression qu’il aime travailler en groupe, et d’ailleurs l’ambiance était, c’est vrai, agréable et bon enfant.
Alors que nous ébranchions un chêne foudroyé, une femme montée sur une haquenée a surgi. C’est la plus belle femme que j’ai jamais vue. Nous nous sommes tous interrompus, les regards comme happés par sa silhouette fine, sa peau claire. Ses cheveux blonds lui descendaient jusqu’aux hanches et elle était vêtue de tissus princiers. Les villageois nous ont plus tard expliqué qu’il s’agissait de Dame Dahud, la fille du châtelaine. Derrière elle sont brusquement apparus six cavaliers noirs, patibulaires, armés d’épées, de boucliers, d’arcs et de flèches.
Alors que la jeune femme passait près de nous, une branche est tombée devant son cheval. Il s’est cabré et Dame Dahud a eu des difficultés à le calmer. Les soldats ont aussitôt encadré le villageois responsable de la chute de la branche, menaçants. Mais Dame Dahud les a arrêtés : « Non, laissez-le. D’ailleurs nous avons encore bien du chemin à parcourir. ». Ils sont partis au galop.
Un peu plus tard, Yvon est venu nous voir. « Alors, mes amis, je vois que vous travaillez dur ! Je vous ai apporté quelque réconfort ! » Il a ouvert sa sacoche : des châtaignes, du fromage, du pain… Nous nous sommes interrompus un moment dans notre tâche harassante et avons discuté un peu avec lui. Nous lui avons transmis le bonjour du Veneur. Il a évoqué notre « cabane en lisière de forêt », l’œil malicieux et sans rancœur. J’ai rarement rencontré quelqu’un d’aussi simplement sympathique.
Il nous a proposé de venir goûter des « crêpes » chez lui, mais nous n’avions pas terminé notre travail ; il nous a alors aidés, pendant le reste de l’après-midi. Il n’est pas très doué pour cela mais mettait du cœur à l’ouvrage.
Ensuite nous avons pu accompagner Yvon jusqu’à sa cabane, dans une clairière. Maraud et Sylvyane nous accompagnaient. Yvon était visiblement interloqué par Sylvyane.
La maison d’Yvon et d’Aude, sa femme, est de belle taille. Une petite fille jouait avec un chiot sur le seuil et a couru dans la maison lorsqu’elle nous a vus arriver. Aude est apparue, jeune femme frêle et brune : « Enfin te voilà ! Cela fait une heure que je t’attends ! Qui sont ces gens ? » « Des amis, tu sais, je t’ai parlé d’eux, je les ai rencontrés hier près de la Roche Tremblante. Je leur ai proposé de goûter tes fameuses crêpes. C’est possible ? » « Ah pourquoi pas, mais alors il va me falloir du bois ! » Yvon a eu un mouvement de lassitude (je crois qu’il avait vu assez de bois pour la journée), mais Les hommes sont retournés chercher le nécessaire pendant que je restais avec Sylvyane à la cabane. Il y avait là un jeune homme, Eudes, flanqué d’un instrument de musique étrange. Aude me l’a présenté comme l’élève d’Yvon.
Aude nous a préparé des galettes chaudes. Elles étaient fondantes, avec un léger goût de miel. C’était absolument délicieux et je n’avais jamais rien mangé de tel. Maraud et Eudes en ont mangé une quantité incroyable. Même Sylvyane a eu l’air de se régaler.
Yvon et Eudes nous ont joué des airs. Parfois ils chantaient, dans une langue qui m’était inconnue, mais agréable à entendre. Sylvyane battait la mesure et ne détachait pas ses yeux des doigts d’Yvon sur l’instrument. Elle en a oublié sa derrière crêpe (dont Maraud a profité, ce gourmand !). Nous avons même dansé. Nous nous amusions tant que nous n’avons pas vu le temps passer : il faisait nuit lorsque nous avons envisagé de prendre le chemin du retour, et Sylvyane s’était endormie. Yvon et Aude nous ont proposé l’hospitalité, et nous avons accepté de bonne grâce. La caravane ne partirait que dans trois ou quatre jours, nous avions du temps devant nous.
Au matin, Aude nous a à nouveau fait des galettes, mais au lard cette fois. C’était encore très bon. Yvon nous a expliqué qu’en plus d’être ménestrel, il enseigne la musique. Il reçoit des élèves qui viennent même de loin pour apprendre auprès de lui.
Nous avons finalement repris la route, avec un sac de crêpes… Nous sommes revenus à la caravane tôt dans la matinée. Nos camarades étaient partis au travail avec les villageois. Nous avons croisé le Veneur. Nous lui avons donné des nouvelles d’Yvon, et des crêpes car il lorgnait sur notre sac. Je l’avais rarement vu aussi détendu que mangeant ses crêpes.
Nous avons rejoint les autres et travaillé : Guillaume aux corvées de bois, Maraud et moi à la cueillette de baies. D’autres vidaient le lac pour prélever les poissons pour le seigneur.
Nous allons bientôt nous atteler à la préparation du repas et goûter un repos ne fois de plus bien mérité.
Nous sommes entrés dans la forêt de Huelgoat. Quel endroit magnifique ! On pourrait croire cette forêt enchantée, la magie plane et tant de beauté nous éloigne des horreurs que nous avons traversées. La forêt est verdoyante, l’air empli de senteurs délicieuses et partout autour de nous la vie déborde de ces paysages merveilleux.
Sylvyane semble plus détendue elle aussi. Elle observe, du haut de son chariot. Mais que pense-t-elle ?
13 août
Nous sommes arrivés au village de Huelgoat. Il est situé en bordure de forêt, au bord d’un lac, et construit autour d’une église trapue. Lorsque nous sommes arrivés le village était presque désert car ses habitants étaient partis travailler dans la forêt ou dans les champs, mais nous avons établi le campement : la caravane est déjà passée ici et mes camarades savent que nous serons bien accueillis. D’ailleurs les enfants du village nous ont tourné autour, gais et curieux. Sylvyane s’était cachée sous une toile mais je pouvais la deviner observer, comme à son habitude.
Le Veneur nous a pressés pour nous installer et nous a aidés. Nos avons travaillé efficacement pour enfin pouvoir nous laisser tomber dans l’herbe, satisfaits et bien fatigués.
A la fin de la journée les adultes du village sont revenus. Ils étaient joyeux, je crois que voir la caravane leur a mis du baume au cœur après une journée de travail harassante. Nous allons faire ne représentation pour eux ce soir.
Maraud, Guillaume et moi aimerions présenter notre numéro. Pour la première fois, devant un public. Maraud est enthousiaste à cette idée, bien sûr ; Guillaume me paraît déjà concentré, et quant à moi, je retiens mon souffle, mais j’ai envie de montrer de quoi nous sommes capables.
Je reprends la plume bien qu’il soit fort tard : nous avons présenté notre numéro !
Le spectacle d’aujourd’hui était plus orienté vers le comique et l’étonnant : les villageois avaient besoin et envie de se distraire. Pas de poèmes de Marie donc, mais pas non plus le trio Jacques-Thibault-Jehan.
Lorsque cela a été notre tour, les garçons sont entrés et ont commencé des figures d’équilibre. Nous avions misé sur la force et cette première partie a bien plu au public, même si Guillaume et Maraud, peut-être sous l’effet de l’appréhension, n’étaient pas à leur maximum. Mais seuls les membres de la caravane ont pu le voir. Tout au plus le public aura-t-il pensé qu’ils ajoutaient un peu de suspense à leurs figures.
Jusque-là j’étais attachée, et lorsque l’on m’a libérée pour que j’intervienne dans la deuxième partie du numéro, j’ai senti le public se crisper. J’ai dû me concentrer pour ne pas me laisser perturber, et Guillaume et Maraud m’ont aidée à me sentir à l’aise, cette fois très sûrs de leurs gestes. La pyramide, pour le final, a été impeccablement réussie. Le public avait l’air vraiment bluffé et nos compagnons aussi ; quel succès ! J’entends encore les applaudissements !
Nous avons un peu traîné après le spectacle : nous avions besoin de discuter tous les trois, juste d’être ensemble et de faire retomber la pression. Beaucoup de camarades sont venus nous féliciter. Nous avons fêté notre succès, et Maraud, comme à chaque fois qu’il boit un peu trop, s’est endormi d’un coup dans l’herbe. Nous l’avons laissé ainsi (il s’endort n’importe où : je l’ai déjà vu dormir sous la pluie… ) et nous avons rejoint notre tente.
Je vais dormir à présent.
Maraud avait raison de vouloir monter un numéro, j’ai eu tort de douter.
14 août
La nuit dernière, Guillaume a été témoin d’étranges événements.
Alors que nous dormions tranquillement, Guillaume a été réveillé par de très légers bruits de pas et il a vu une ombre se faufiler près de la tente. Il l’a suivie, jusqu’au lac. Alors qu’il en était proche, il a entendu un « plouf », comme si quelqu’un venait de s’immerger. En s’approchant, il a découvert le corps de l’un des nôtres. Il ne le connaissait pas suffisamment pour savoir son nom, mais il l’a reconnu avec certitude. L’homme, à demi immergé, était inconscient. Guillaume n’a perçu ni respiration ni battements de cœur. L’homme était nu et il n’y avait pas de vêtements à sur la rive. Sa peau était encore chaude.
Guillaume a sorti le corps de notre camarade de l’eau et a essayé de le ranimer, sans succès.
Guillaume m’avait réveillée avant de partir et comme je trouvais le temps long j’étais sortie devant la tente. J’ai vu passer Guillaume nu (il était parti en hibou, mais pour sortir l’homme de l’eau il lui avait fallu redevenir humain) en courant. Il est allé frapper chez Isabelle (cela devient une habitude…).
Guillaume a expliqué à Isabelle ce qu’il avait vu. Elle est restée très calme, lui a dit de ne pas s’inquiéter et d’aller se recoucher. Elle est partie vers le lac avec un autre de nos camarades.
J’étais surprise du comportement d’Isabelle : elle ne semblait pas étonnée et j’avais l’impression qu’elle voulait éloigner Guillaume. Je les ai donc suivis, sans chercher à me cacher. Isabelle, me voyant, m’a demandé de retourner à la caravane, mais j’ai refusé. Cela a visiblement déplu à Isabelle, mais je m’en moque.
Arrivés au lac, rien, personne. Isabelle m’a montré qu’il n’y avait rien et m’a dit « Tu vois, il n’y a personne, donc notre compagnon n’est pas mort. Pouvons-nous aller nous recoucher puisque tout va bien ? ». Elle ne s’inquiétait absolument pas et cela m’a vraiment paru étonnant.
Je suis rentrée à la tente et j’ai tout raconté à Guillaume.
Je suis d’un naturel assez obstiné. Je voulais comprendre. Si il y avait une explication à tout ceci, pourquoi Isabelle ne nous la donnait-elle pas ? Notre inquiétude était légitime et nous ne cherchions qu’à protéger la caravane ! Ou bien elle était négligente, irresponsable, ce dont je doute.
Je me suis donc transformée en louve et je suis retournée au bord du lac. Je n’ai rien trouvé de spécial. Pas de vêtements, juste l’odeur de l’homme de la caravane au bord du lac, et puis une odeur de rapace, peut-être. J’ai remonté la piste jusqu’à sa tente. Alors que j’essayais de glisser mon museau sous la toile de la tente pour vérifier si l’homme était là, je l’ai faite s’effondrer sur ses occupants. Une partie du campement s’est réveillée au son de leurs cris de mécontentement et j’ai filé me réfugier dans la nôtre, tout de même construite plus solidement… Guillaume m’a bien couverte en sortant se plaindre du bruit qui nous avait réveillés.
Ce matin, nous avons été réveillés de bonne heure par l’activité du campement. Alors que nous vaquions à nos tâches, Guillaume a vu passer le noyé de la veille ! Il lui a parlé, pour lui demander si cela allait mieux. Michel, puisque c’est ainsi qu’il se nomme, lui a répondu qu’il allait très bien et ne savait pas de quoi Guillaume lui parlait.
Guillaume en avait assez ; il est allé voir Isabelle, qui de nouveau l’a traité avec un mépris tranquille. Guillaume lui a dit qu’il retournait à ses occupations, puisqu’il était le seul ici à s’inquiéter pour la sécurité de la caravane et que personne ne voulait rien lui dire…
Nous devons aller nous entrainer tout à l’heure. Certains groupes sont déjà partis, mais Michel est toujours au campement. Je me demande s’il participe aux entrainements. J’ai parlé aussi avec Isabelle, mais non, il n’y a toujours aucun problème.
Je n’ai pas écrit depuis une semaine; d’abord nous avons eu besoin de repos : notre aventure nous avait fatigués plus que nous le pensions. Ensuite, nous nous sommes beaucoup occupés de Sylvyane. Elle nous demande beaucoup d’attention, encore aujourd’hui. Elle me fait penser à un petit animal sauvage. Elle n’est pas encore en confiance au sein de la caravane et nous ne sommes jamais sûrs de ses réactions. Cela complique les choses, puisque nous devons veiller à la sécurité de la caravane et au bien-être de Sylvyane.
Elle ne parle toujours pas, n’émet aucun son. Parfois elle acquiesce ou fait non de la tête, le regard aussi fixe et étrange que la veille. Nos camarades nous ont un peu interrogés sur elle, sans agressivité mais manifestement gênés lorsque leurs yeux se croisent.
Sylvyane s’est beaucoup attachée à Guillaume en qui elle a placé une grande confiance. Lorsqu’elle a un problème ou qu’elle ne se sent pas bien, elle se tourne vers lui. Lorsqu’elle est louve, elle participe aux entrainements avec moi. Le Veneur a estimé qu’elle pouvait s’entrainer malgré son jeune âge (une dizaine d’années ?) et que c’était même franchement nécessaire, pour l’aider à se maitriser davantage.
Lors de ces séances je dois être particulièrement vigilante : Sylvyane n’écoute pas vraiment Ygrène. Je dois toujours reformuler, insister et m’assurer qu’elle a correctement compris. Nous devons faire preuve de beaucoup de patience, mais nous nous sommes nous-mêmes beaucoup attachés à cette étrange enfant.
La nuit, elle dort dans notre tente, ce qui, je dois l’avouer, me pèse… Mais il n’est pas question pour l’instant de procéder autrement : elle a besoin de trouver des repères et aussi d’être sous surveillance le plus souvent. Elle dort en boule, entre nous deux. Elle est touchante, en même temps si vulnérable et si forte.
Dans la journée, Sylvyane ne s’éloigne jamais de la caravane seule. Le Veneur veille particulièrement sur elle et elle accepte également la compagnie de Maraud, avec lequel elle se promène parfois.
J’entends que l’on m’appelle ; je crois que nous allons lever le camp et repartir.
30 juillet
Nous poursuivons notre chemin vers le nord. L’ambiance est plutôt détendue et la solitude ne me pèse plus comme avant. Je discute plus aisément avec tel ou tel de mes compagnons, et Maraud est toujours là pour nous distraire, de ses plaisanteries, de ses jérémiades ou de ses manies.
Nous avons présenté notre numéro à nos compagnons ila quelque temps. Ils ont apprécié, même si notre prestation est encore très perfectible. En attendant nous nous entrainons dur, dès que nos le pouvons.
31 juillet
Hier Maraud a eu une altercation avec Nicolas. J’avais fait part à Maraud de mes interrogations au sujet de Nicolas. Il avait dû sentir l’espèce de fascination qu’il exerce sur moi ; toujours est-il qu’il est allé lui poser des questions, que j’imagine indiscrètes. Pour finir Nicolas l’a fait fuir par ses hurlements à la limite du rugissement. Il avait l’air vraiment très en colère. Maraud, lui, a eu peur et nous ne l’avons pas vu pendant un moment.
3 août
Nous sommes entrés dans la sauvage Bretagne. La caravane avance sans s’arrêter depuis deux jours : pas de village alentour, les quelques châteaux que nous croisons restent porte close. Que cette terre est peu accueillante ! Que sommes-nous venus faire ici ? Pourtant mes compagnons semblent satisfaits de retrouver cette région qu’ils ont visiblement déjà visitée.
4 août
Nous avons entendu ce midi la rumeur de troupes armées au loin, et ce soir, alors que j’écris, nous pouvons voir la lueur d’incendies, heureusement à bonne distance de la caravane. Je ne sais qui donc se bat contre qui, mais la guerre qui sévit ici plonge la caravane dans un silence pesant.
Ce soir, je ne suis pas la seule à observer au loin, anxieuse, les feux au loin. Nous demeurons silencieux, inquiets.
7 août
Hier nous avons traversé un hameau dévasté. Ce n’était plus que ruines encore fumantes, odeur de sang et désolation. Partout, les cadavres des habitants, fauchés dans leurs tentatives de fuite. Horrible. Nous avons passé la plus grande partie de la journée à leur donner une sépulture décente.
Je ne peux pas dormir, je sais que Guillaume non plus, même s’il reste immobile dans la tente pour permettre que Sylvyane dorme.
11 août
Le paysage a changé : nous traversons la lande à présent, depuis quelques jours. Une forêt se profile devant, au loin, et mes compagnons semblent se réjouir. Ils parlent d’un village fort accueillant, il est question que nous y fassions halte plusieurs jours pour nous reposer. Le Veneur veut certainement aussi nous permettre de souffler un peu et de nous remettre de ces derniers jours.
Pour ce qui voudraient en savoir plus sur Hurlements, je donne ci-dessous ce que j’ai en fichiers PDF. Comme le jeu n’est plus édité, je pense ne pas déranger. Si l’un des auteurs du jeu ou des fanzines Pleine Lune ou Pêcheurs de lune veut que je les retire, il peut laisser un commentaire ou me contacter par mail.
- le second livret du jeu, présentant le contexte, les animaux et les scénarios (ceux qui voudraient jouer ne doivent pas lire ces derniers, bien sûr ! ). Si quelqu’un est intéressé, je pourrais numériser le premier livret.
- le fanzine Pleine Lune qui a connu quatre numéros. Je n’ai que les deux premiers malheureusement. Si quelqu’un peut me procurer les autres, je suis très intéressé.
- la lettre d’information de la Guilde des veneurs, intitulée Pêcheurs de lune dont j’ai les six premiers numéros.
Notre entrainement s’est transformé en aventure, que je vais m’empresser de conter ici.
Nous nous sommes retrouvés au matin et Maraud nous a emmenés à une lieue de la caravane, en lisière d’un petit bosquet. Sans nous prévenir, il avait emmené des provisions pour deux jours. Cela m’a donné une raison supplémentaire d’être contrariée mais j’ai essayé de n’en rien montrer. La caravane restait sur place encore au moins deux jours et nous savions d’ailleurs le Veneur parti ; nous serions de retour bien à temps.
Nous avons essayé diverses idées de numéros, mais nous n’avions pas de fil directeur ni de réel objectif, et nous n’avons rien produit de très convainquant. Nous avons partagé de bons moments et de franches rigolades et au final nous avons beaucoup travaillé. A la fin du jour nous étions vraiment fatigués.
Le temps était toujours clair et l’air doux. Les garçons avaient envie de passer la nuit à la belle étoile. J’ai décidé de rester en loup pour la nuit. Nous avons partagé le dîner et Maraud est assez vite allé se mettre à l’écart et s’est allongé dans l’herbe pour la nuit. Guillaume a rassemblé les affaires (la nourriture, mes vêtements) et les a accrochées en hauteur de sorte qu’elles soient hors de portée des animaux pendant la nuit. Je me suis cachée dans la forêt, pas trop loin de Maraud, avec Guillaume en hibou au-dessus de ma tête.
Nous nous sommes endormis paisiblement.
L’aube m’a réveillée et j’ai vu que Guillaume ne dormait plus ; ses grands yeux me fixaient, il s’était approché de moi. Maraud, lui, ronflait bruyamment dans la prairie.
Nous l’avons réveillé, ce qu’il a très modérément apprécié. Pire, nous l’avons emmené se laver, ce qui ne semblait pas faire partie de ses plans cette semaine. Il était cette fois vraiment de mauvaise humeur ; heureusement nous sommes allés déjeuner.
En nous restaurant, nous avons discuté de notre numéro. L’entrainement de la veille avait été un peu décousu, mais pourtant nous avions les idées plus claires. Nous avons travaillé dur, mais nous étions en mesure de présenter un numéro à la fin de la journée. Même moi, je commençais à prendre plaisir à cet exercice et à envisager notre participation au spectacle de façon plus sereine, avec une pointe d’envie. Notre numéro n’était pas très au point mais correct et plutôt original. Guillaume y joue le rôle de notre dresseur.
Maraud me disait comme il était satisfait que nous ayons trouvé un compromis (il voulait du comique, moi pas) quand il a brusquement changé de figure et paniqué : une dizaine d’hommes, sales, hirsutes, marchant recourbés en arc de cercle et armés de pieux venaient vers nous. Ils se rapprochaient ; l’un d’eux, un vieil homme aux cheveux blancs, nous a désignés avec son arme et a crié aux autres : « ils sont là !!! Ne sentez-vous pas l’odeur du démon ??? Tue, tue, tue !!! »
Maraud est parti vers le bosquet, et nous aussi mais dans une autre direction ; sous l’effet de la peur, Guillaume s’est changé en hibou. Il a essayé de retrouver Maraud et a entendu non loin de là des cris d’effroi humains et des grognements : Maraud, transformé en ours, se trouvait face à trois hommes, dont un déjà à terre. Maraud semble savoir se défendre avec une efficacité redoutable. Moi, dans le bosquet, j’ai entendu des voix derrière moi et sur un côté ; j’ai changé de direction. J’avais peur et je me laissais guider par mon instinct. J’ai abouti dans une clairière. J’ai pensé « pourvu que Maraud ne fasse pas appel à la caravane, ou n’aille pas s’y réfugier », puis j’ai cherché où me cacher. Guillaume m’a dit plus tard que pendant ce temps Maraud avait mis deux hommes à terre et était parti à la poursuite du troisième.
Dans la clairière, j’ai vu les ruines d’une maison, manifestement très vieilles, couvertes de champignons et envahies de mousses. J’ai entendu une vois de femme qui pleurait, rauque de pleurer depuis longtemps : « Ne meurs pas, Martin, pense à moi, à nous ! ». Je ne savais que faire : la curiosité me poussait à aller voir ce qui se passait dans ces ruines, mais je me sentais en danger. J’ai vu Guillaume voler au-dessus de moi et j’ai essayé de lui faire comprendre qu’il y avait un problème dans ces ruines. De là où il était il voyait des hommes se rapprocher de la clairière.
Je ne me souviens plus exactement de ce que j’ai vu moi-même ou de ce que Guillaume m’a raconté, mais dans les ruines se trouvaient un homme, assez âgé et grièvement blessé, une jeune femme (celle que j’avais entendu parler), l’air épuisé et qui caressait le front de l’homme, et, prostrée dans un coin, une fillette aux longs cheveux bruns assise dans l’herbe. Je sentais la peur chez l’homme et la jeune femme, mais rien chez la fillette. Lorsque Guillaume l’a vue, il a été frappé par son regard, terriblement triste mais dénué d’expression familière ; elle avait de très grands yeux noirs et paraissait plus âgée que sa corpulence ne l’indiquait.
Tout à coup, les branchages alentour ont craqué de façon sinistre, et la femme a paniqué : « ce sont eux, ils nous ont retrouvés ; partons, vite, vite !!! ». L’homme, livide, s’est saisi d’un couteau grâce au peu d’énergie qui lui restait. Il saignait abondamment. Il a ordonné à la femme d’emmener l’enfant et de partir. Puis il s’est redressé et l’a poussée. La jeune femme et la fillette ont à peine eu le temps de fuir la clairière que trois des hommes qui nous avaient interrompus dans notre entrainement sont arrivés et se sont précipités sur le vieil homme : « nous avons retrouvé les démons, tuons-les ! » ont-ils crié.
Guillaume a plongé sur un des trois hommes, visant les yeux. J’ai surgi derrière ; le vieil homme était déjà mort, transpercé par des gueux qui s’acharnaient alors que de toute évidence la vie l’avait quitté. Nous avions été trop lents. J’ai sauté sur le dos de l’un des trois hommes et je lui ai mordu l’épaule avec voracité. Il s’est écroulé, hors d’état de nuire. Un autre est tombé à genoux, le visage lacéré par les serres de Guillaume. Le vieil homme, lui, n’avait pas peur : il se colla au mur : « d’autres démons ! » et me fit face, armé de son pieux.
Les pensées se bousculaient dans ma tête : que dois-je faire ? Qui sont ces gens ? La jeune femme et la fillette sont-elles comme nous ? Le vieil homme est-il capable de me blesser ? Finalement je manquai de courage Je craignais de ne pas être assez forte et son absence de peur m’impressionnait. Je fuis vers le bosquet, à l’affût de traces de deux femmes. Je les sentis non loin.
Le vieux, pendant ce temps, sembla abandonner la poursuite. Il aida son compagnon au visage lacéré et ils quittèrent la clairière dans l’autre sens. Guillaume les vit d’en haut et piqua sur eux ; je fis volte face pour foncer sur le plus âgé et aider mon compagnon. L’épieu de l’homme me frôla et il m’esquiva au dernier moment. Guillaume le griffa, mais superficiellement. Nous ne voulions pas de témoins, nous le savions l’un et l’autre, personne ne devait pouvoir répandre la rumeur : nous réattaquâmes. Guillaume s’agrippa au cuir chevelu de vieux. Je l’agrippai, sans le blesser grièvement, mais fermement et sans lâcher prise. Puis je parvins à le mordre au ventre. Je voulais tuer. A cet instant, je ne pensais qu’à cela : tuer cet homme nuisible pour moi, pour Guillaume, pour ma communauté. Il s’affaissa, mort. Je m’en pris à l’autre et le mordis sauvagement à la gorge.
Nos ennemis hors d’état de nuire, Guillaume s’envola à la recherche de Maraud et je m’élançai à la poursuite de la femme et de l’enfant.
Je retrouvai rapidement la femme, morte sous les coups des épieux. Autour d’elle, deux hommes morts, l’un sans plus de visage et l’autre blessé à la tempe. Je cherchai l’enfant et la trouvai à la nuit tombée, cachée dans un fourré. Sa respiration était régulière et son regard très étrange : profond mais pas apeuré. Elle me vit et je sentis sa peur, mais pas de moi. C’était chose certaine, cette enfant n’était pas une enfant commune. Mais en quoi ?
Guillaume nous repéra. Il alla rechercher nos affaires et nous rejoignit. Alors que la fillette et moi étions toujours là, à nous regarder fixement, je vis mon hibou passer chargé du balluchon. Un peu plus loin il reprit sa forme humaine et se vêtit. Ces transformations l’avaient épuisé.
Il s’approcha de l’enfant et lui proposa de la nourriture en la posant à terre et en s’en éloignant pour la laisser se servir. J’avais senti la peur monter chez l’enfant à l’approche de Guillaume et je vint à ses côtés comme pour la protéger, espérant la rassurer. Elle s’approcha de la nourriture et se mit à manger. Guillaume restait à distance en lui parlant doucement et je restais tout contre elle. Je sentis qu’elle avait moins peur et comme une espèce de satisfaction. Je m’approchai de Guillaume qui me caressa la tête, et la fillette se détendit encore.
Je partis inspecter les corps, dans les ruines et autour de la femme assassinée, mais je ne trouvai rien de significatif. Je vis toutefois des traces : deux autres personnes étaient parties dans la forêt, dans des directions parallèles. La panique me saisit un moment : nous n’étions pas encore en sécurité. Je revins vers l’enfant et Guillaume, qui préparait un abri et continuait patiemment de rassurer la fillette. Elle finit par se rouler en boule près de lui. Je revins en formant une spirale autour d’eux, pour vérifier que personne ne rôdât dans l’environnement immédiat. Nous étions proches de la lisière de la forêt et j’aperçus de la lumière provenant d’une ferme plus loin.
Retransformée et habillée, je réveillai Guillaume à contrecœur.Je le savais épuisé mais je devais lui dire ce que j’avais observé. Nous hésitâmes : que faire ? Nous n’étions pas en sécurité, mais où aller ? Comment sortirions-nous demain de la forêt, ne fallait-il pas profiter de la nuit ? Mais pour aller où ? Que faire pour aider cette si mystérieuse enfant ? Nous nous résolûmes à rester pour la nuit dans la forêt et le sommeil nous gagna rapidement.
Guillaume se réveilla en pleine nuit : l’enfant était en train de se transformer en loup et se montrait extrêmement agressive. Guillaume se retransforma in extremis et s’envola, malgré sa grande fatigue. La louve s’approcha de moi. Je me réveillai et parvins à me transformer, ce qui la stoppa. Jamais je n’avais vu ou entendu parler d’enfant partageant notre nature. Je lui montrai que j’étais amicale tout en essayant de garder l’ascendant sur elle.
Guillaume partit en direction de la caravane : il fallait informer le Veneur. Dans la forêt il croisa un homme qui marchait droit devant lui : c’était Maraud. Guillaume se posa près de lui et poussa un cri. Maraud, revenu à sa forme d’homme, le regarda et poursuivit son chemin. Guillaume dut persévérer pour se faire reconnaître, puis pour le convaincre de le suivre, de retourner vers la caravane. Maraud s’inquiétait de savoir où j’étais ; il avait l’œil gauche poché, de longues griffures, des traces de sang sur la peau.
Guillaume repartit vers la caravane, suivi de loin par Maraud. Il se rendit directement à la roulotte du Veneur. A nouveau homme, il frappa, mais personne ; le Veneur n’était pas encore reparu. Il alla alors voir Isabelle, qui l’écouta attentivement raconter nos mésaventures et la situation actuelle. Elle décida d’attendre le lendemain. Lorsqu’il ferait jour, la caravane repartirait et logerait la forêt de notre côté, de façon à nous récupérer. Guillaume put enfin aller se reposer, inquiet mais vaincu par l’épuisement.
Pendant la nuit je luttais contre le sommeil, mais sans succès. Je me réveillai au petit matin sans personne à mes côtés. L’enfant avait disparu. Je bondis pour le retrouver, honteuse d’avoir succombé au sommeil. Je la retrouvai à l’odeur. Elle était assise dans la forêt, une couverture sur les épaules, à côté du Veneur qui lui parlait. Je me figeai.
Je me retransformai puis revins vers eux. Sans même me regarder, juste parce qu’il avait senti ma présence, le Veneur m’intima d’approcher. Il m’expliqua qu’il recherchait Sylvyane depuis plusieurs jours, qu’elle ne pouvait pas parler ; je crois me souvenir qu’il me fit comprendre que nous ne l’avions pas aidé dans sa quête mais que vu les circonstances nous avions agi comme il le fallait.
Enfin la caravane nous retrouva. J’étais soulagée de voir Guillaume sain et sauf, et réciproquement. En le voyant, Sylvyane vint droit vers lui et lui prit la main. Toujours avec le même regard, fixe et dérangeant, à tel point qu’il est difficile de la regarder dans les yeux.
Voilà notre aventure telle que je m’en souviens aujourd’hui.
Je suis certaine maintenant des raisons qui font disparaître le Veneur ainsi de longs jours. J’ai appris que j’étais capable de me battre, et même de tuer. Cela ne me dégoûte pas, j’en tire même une certaine fierté puisque c’était dans un but louable. Je crains peut-être d’y prendre goût, mais cette question est prématurée. Je sais aussi que devant le danger nous avons fait face ensemble, et que tous trois nous avons su respecter les règles de la caravane.
Cette fois je le sais, je fais partie de la caravane. Non pas parce que j’y suis intégrée ou reconnue, mais parce que je l’ai choisi.